Rémy-Raymond Pautrat interviewé par Théo Haberbusch de l’Agence d’informations spécialisées.
« L'attribution de fonds publics doit être assortie de garanties en termes de sécurité économique »
Rémy Pautrat plaide pour la création d'un « vrai label de sécurité économique pour les pôles de compétitivité et de façon générale pour les entreprises qui bénéficient de l'aide de l'État ou même des collectivités territoriales ». Préfet de région honoraire et délégué général de FI2 (France intelligence innovation) au sein du groupe CEIS (Compagnie européenne d'intelligence stratégique), il revient pour AISG sur les enjeux liés à la gestion de l'information, en particulier dans les pôles de compétitivité. « J'ai découvert l'importance du recueil et du traitement de l'information utile aux entreprises l'information lorsque j'étais directeur de la DST (1985-1986), au cours d'une mission aux États-Unis », retrace-t-il. Il estime que « l'affaire Renault » démontre qu'en matière de sécurité économique « même un groupe industriel de cette importance a encore beaucoup à apprendre ». Interrogé sur la privatisation de l'Adit (Agence pour la diffusion de l'information technologique), il regrette que l'agence ne puisse pas « constituer ce grand pôle public de traitement de l'information produite par l'État, [qu'il s'est] efforcé de promouvoir autrefois ».
AISG : Le SCIE (Service de coordination de l'intelligence économique) des ministères économiques et financiers procède à un audit de la sécurité économique des pôles de compétitivité (AISG n°3152). Est-ce là un enjeu important ?
Rémy Pautrat : Oui, c'est important. Je suis de ceux qui défendent l'idée selon laquelle il faudrait un vrai label de sécurité économique pour les pôles de compétitivité et de façon générale pour les entreprises qui bénéficient de l'aide de l'État ou même des collectivités territoriales. Il me semble normal, lorsque des fonds publics sont engagés, que leur attribution soit assortie de garanties en termes de sécurité économique. Il ne faut pas tomber dans l'obsession sécuritaire mais, à l'inverse, la naïveté est à proscrire. S'agissant des pôles de compétitivité, un suivi régulier en ce domaine devrait être assuré. Il ne suffit pas d'attribuer un label de sécurité une fois pour toutes, il convient de s'assurer en continu de l'application des dispositions prises en ce domaine. C'est ce que je m'efforce de faire valoir auprès des personnes en charge de l'intelligence économique, comme Olivier Buquen, délégué interministériel, et Frédéric Lacave, responsable du SCIE (AISG n°1015).
AISG : Vous êtes aujourd'hui délégué général de FI2 (France intelligence innovation) qui, au sein du groupe CEIS (Compagnie européenne d'intelligence stratégique), est justement spécialisée sur la sécurité des pôles…
Rémy Pautrat : C'est l'un des domaines d'excellence de CEIS, dont FI2 est une filiale [créée en 2005 par CEIS et l'Adit, qui s'en est retirée un an plus tard]. Ce n'est pas facile, car les pôles, qui sont le fer de lance de l'innovation française, regroupent des partenaires aux cultures de sécurité différentes : grands comptes, PME-PMI, centres de recherche publics… Il est nécessaire qu'ils échangent l'information entre eux, mais il faut que cela se fasse dans des conditions de confiance indiscutables. C'est pour faciliter ces échanges que l'État a financé en 2008 un audit de la sécurité des pôles qui a conduit à l'élaboration d'un guide de bonnes pratiques en matière de partage de l'information. CEIS-FI2 a été choisie pour mener à bien ce programme. À l'issue de ce dernier, les préfets de région ont pris le relais financier des études et, au total, CEIS-FI2 a ainsi procédé à l'audit de 35 pôles de compétitivité, soit pratiquement la moitié.
AISG : A quel moment de votre carrière vous êtes vous intéressé à la question de l'intelligence économique ?
Rémy Pautrat : Il y a très longtemps. J'ai découvert l'importance du recueil et du traitement de l'information utile aux entreprises lorsque j'étais directeur de la DST (1985-1986), Au cours d'une mission aux États-Unis, j'ai appris l'existence d'une administration dédiée à la petite et moyenne entreprise : la SBA (Small Business Administration), créée dans les années 1955-1956 par le Small Business Act. Cette SBA regroupait plusieurs milliers de fonctionnaires qui sensibilisaient et formaient à cette époque environ un million de petites et moyennes entreprises par an à la veille compétitive, à la sécurité de leur patrimoine, au lobbying, à la gestion de l'information…Nous n'avions pas d'équivalent.
Lorsque je suis devenu conseiller du Premier ministre, Michel Rocard (1988-1991), je me suis à nouveau intéressé à ces questions « d'intelligence économique ». Mais le sujet n'était pas mûr, c'était trop tôt. Les choses ont changé à partir 1994, avec la publication du célèbre rapport Martre et surtout, quelques années plus tard, avec le rapport Carayon qui va être la matrice d'une politique publique d'IE. Lorsque j'étais secrétaire général adjoint de la défense nationale, nous avons été à l'origine de la création d'un organisme chargé de conseiller le gouvernement sur ces questions, le Comité pour la compétitivité et la sécurité économique. Présidé par le Premier ministre, il était composé de sept chefs d'entreprise et d'un chercheur (Luc Montagnié). Mais il est tombé en désuétude à partir de 1997.
AISG : Vous avez initié l'intelligence économique territoriale à partir de cette époque…
Rémy Pautrat : Comme préfet de l'Essonne en 1991, puis de la région Basse-Normandie où, avec Philippe Clerc, aujourd'hui directeur de l'IE à l'Assemblée française des chambres de commerce et d'industrie, nous avons mis en place le premier schéma régional d'intelligence économique en France. Le principe directeur était simple : faire travailler ensemble les différents partenaires (État, collectivités locales, universités, organismes consulaires, entreprises, syndicats professionnels…) autour de thèmes stratégiques fédérateurs. Créer, en quelque sorte, une culture commune de développement au service de l'attractivité du territoire et de l'emploi. Lorsque que j'étais préfet de Nord-Pas-de-Calais, nous avons, avec les acteurs régionaux du développement, créé un comité pour l'intelligence économique et stratégique suivant la même logique.
AISG : Aujourd'hui, pensez-vous que l'État et les entreprises sont davantage sensibles à la question de l'intelligence économique ?
Rémy Pautrat : En France, l'intelligence économique a progressé, c'est certain, mais il y a encore tant à faire. Sous l'impulsion du député Bernard Carayon, d'Alain Juillet, notamment, le paysage a bougé, c'est vrai, mais l'œuvre n'est pas achevée. L'IE est avant tout une affaire d'entreprise, aussi les PME-PMI doivent-elles intégrer plus résolument le fait que la veille, la sécurité économique, l'influence ne sont pas des contraintes mais des outils de compétitivité. Or, c'est loin d'être le cas. Et n'oubliez pas que le tissu économique français c'est d'abord ces 2,6 millions de PME-PMI qui portent plus de 9 millions d'emplois. C'est dire l'importance de l'enjeu.
Ce que l'on a appelé « l'affaire Renault » (AISG n°3025) n'apporte-t-elle pas la démonstration qu'en matière de sécurité économique, par exemple, même un groupe industriel de cette importance a encore beaucoup à apprendre ? Par ailleurs, un grand nombre d'initiatives fleurissent au niveau régional. Mais quelle est la vision d'ensemble ? Où est la ligne directrice ? Existe-t-il un échelon central où toutes ces démarches sont analysées, interprétées, et qui en tire les enseignements utiles, les bonnes pratiques pour les diffuser ensuite à l'ensemble des acteurs ? J'aimerais être certain que ce travail est fait.
AISG : Comment expliquez-vous les freins au développement de l'IE ?
Rémy Pautrat : Le problème, dans notre pays, c'est que nous avons un mauvais rapport à l'information. Celle-ci est trop souvent perçue comme un enjeu de pouvoir, plus que comme une matière première à gérer collectivement dans l'intérêt général. Alors la tendance est de la retenir, de ne pas la faire circuler, alors que sa valeur ajoutée est précisément dans sa circulation. Dans ma longue vie professionnelle, j'ai souvent vérifié que la France est remarquable pour s'organiser en cas de crise, peu de pays sont capables d'agréger, rapidement et avec efficacité, des organismes différents lorsqu'il y a urgence. En revanche, nous avons des difficultés avec l'anticipation, ce n'est pas notre culture. Or l'intelligence économique, c'est d'abord cela : essayer d'avoir toujours au moins un coup d'avance. C'est une intelligence anticipatrice.
AISG : L'organisation de l'État, qui s'est doté d'une délégation interministérielle à l'IE est-elle suffisante ?
Rémy Pautrat : Lorsqu'Alain Juillet était haut responsable à l'IE, je défendais l'idée qu'il soit rattaché directement au Premier ministre. En fait, il dépendait du SGDN (Secrétariat général de la défense nationale), qui est certes un service du Premier ministre, mais son autorité aurait été mieux assurée s'il avait été un collaborateur direct du Premier ministre. Aujourd'hui, j'espère que le nouveau dispositif donne au délégué interministériel l'autorité nécessaire à l'exercice de ses responsabilités. Il faut le lui demander. Demain, peut-être verrons-nous apparaître un ministre délégué ou un secrétaire d'État à l'intelligence ou à la compétitivité économique. Je crois que ce serait une bonne initiative.
AISG : Que pensez-vous de la privatisation de l'Adit (AISG n°2089) ?
Rémy Pautrat : Depuis bien longtemps, je suis favorable à l'existence d'une grande agence de l'État chargée de récolter et d'analyser, pour le compte de la puissance publique, l'ensemble de ce que les services étatiques produisent comme information. C'est considérable. À Matignon, j'avais été impressionné par le nombre de notes de qualité provenant de services divers mais que le Premier ministre n'avait pas le temps de lire et dont l'utilisation finale m'apparaissait pour le moins incertaine.
La valeur ajoutée d'une agence éclairant l'État sur la richesse l'information dont il dispose était, de mon point de vue, incontestable. Cela aurait pu être l'Adit, je l'ai proposé sans succès à une certaine époque. Maintenant, le choix de la privatisation a été fait pour 66 % du capital, elle ne peut donc plus constituer ce grand pôle public de traitement de l'information produite par l'État que je me suis efforcé de promouvoir autrefois.
Source : AISG.info
